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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 17:38

Le livre

Le beau Juif, 156 pages, est paru en 2011 en version yéménite et dans la même année en France aux Editions Liana Levi. Le beau Juif est un roman dont l’histoire se situe dans le Yémen du XVIIème siècle.

ali almuqriL’auteur

Ali Al- Muqri, né au Yémen en 1966, est journaliste, essayiste et romancier. Ali Al-Muqri se situe dans les mouvances progressistes et est connu pour ses essais sur les relations entre différentes cultures ou populations, comme par exemple les musulmans et les juifs.

Le contenu

Le roman s’ouvre sur une histoire d’amour entre Fatima, fille du Mufti (autorité religieuse et juridique) de la ville de Rayda au Yémen, et de Salem, fils d’un artisan juif, qu’elle va surnommer « le beau juifbeau Juif ». Le beau Juif relate une histoire d’amour alors que deux populations se côtoient, sans vivre ensemble : les juifs et les musulmans yéménites. Les musulmans sont chez eux, édictent les lois tandis que les juifs sont tolérés. De nombreux incidents éclatent, du moins verbalement au début, entre juifs et musulmans, chacun se référant à des textes sacrés. L’histoire de Fatima et de Salem, le beau Juif, est pure et belle et se développe au fil des cours d’écriture et de lecture d’arabe puis d’hébreu que Fatima et Salem prennent l’un auprès de l’autre, dans la demeure du Mufti. Fatima prétend vouloir amener Salem à la foi musulmane, qui découvre le savoir arabe et hébraïque auprès de Fatima, pourtant un peu plus âgée que lui. Ce savoir fondé sur les textes religieux, philosophiques et poétiques arabes et hébraïques va nourrir leur amour, leurs échanges épistolaires jusqu’à leur départ de Rayda pour Sanaa. Fatima a une belle et haute vision de la foi, du rapport à Dieu, elle accepte musulmans et juifs. yemen3.jpgSalem est amoureux et règlera sa conduite et le reste de vie sur ce qu’il appellera "le rite de Fatima".

Pour vivre ensemble, les deux jeunes gens fuient à Sanaa, la capitale du Yémen et trouvent refuge auprès d'une famille juive. Lorsque Fatima meurt en couches, donnant naissance à un beau garçon, Salem révèle leurs deux identités religieuses à la famille qui les a accueillis. Aussitôt, lui et son bébé sont bannis car lui, Salem, a trahi sa religion, ses aïeux, et son bébé est musulman par sa mère. Tous renverront le jeune père et le bébé jusqu’à ce que des amis les hébergent. Ce couple d’amis est lui-même composé d’une jeune femme juive et d’un jeune homme musulman.

Le corps de Fatima, musulmane ou juive, est enterré puis déterré, encore et encore, par des fanatiques qui ne veulent pas d’elle dans leur cimetière. Pour sauver son fils, Salem se convertit et devient musulman en se promettant de ne suivre que le rite de Fatima, fait de beauté, de bonté et de lumière. Vingt ans plus, le fils de Fatima et du beau Juif, élevé dans la religion musulmane, épousera lui-aussi une juive dont ils auront un fils qui, à son tour, se posera la question de son identité.

Le roman est l’occasion pour l’auteur de revenir sur les tensions interculturelles et religieuses entre les shabbatai-tsevi.jpgmusulmans et les juifs au XVIIème siècle. En effet, en 1666, un Juif nommé Shabbataï Tsevi se présente au monde entier comme le nouveau Messie. Beaucoup de juifs l’écouteront et le suivront jusqu’à la déception quand Shabbataï Tsevi se convertira à l’Islam. Dans le roman, l’annonce de la venue d’un Messie redonne de l’espoir aux juifs du Yémen, à Sanaa comme à Rayda. Ceux-ci relèvent la tête, apostrophent les musulmans, les assurant d’un renversement de situation en leur faveur. L’arrogance et l’espoir des juifs provoquent des émeutes. Les musulmans, déformant ou amplifiant la parole de leur Imam, déversent leur colère en pillant les maisons et en semant la peur dans les quartiers juifs.

Plus tard, un descendant radical de l’Imam décide de l’expulsion de tous les juifs du Yémen. Ces derniers prennent la route, à pied, à dos d’âne, chargés de leurs affaires. C’est à cette occasion que le beau Juif, Salem, retrouvera son fils et l’épouse de celui-ci, alors enceinte. Finalement, grâce à l’intervention d’un poète musulman, les juifs sont autorisés à revenir chez eux, dans leurs foyers. Le dernier narrateur, petit-fils du beau Juif, cherche son identité, au croisement de deux cultures, hébraïque et arabe, entre deux religions et finit par se trouver dans la filiation de Fatima et de Salem.

avisMon avis

Le beau Juif est un conte triste, écrit dans un style délicat, dans lequel l'auteur entremêle fiction et faits historiques. L’amour entre Fatima et Salem, son beau Juif, est magnifique, traduit par des paroles poétiques et harmonieuses. Mais le contexte ne leur est pas favorable. Les deux communautés religieuses se côtoient, en se surveillant, en s’invectivant. Tous, Juifs et Musulmans, enracinent leur identité dans la religion, non dans le sol de leur pays, non dans la littérature, le savoir et encore moins dans l’amour. La religion leur sert de marqueur de différences, leur donnant un mobile pour rejeter l’autre, mettre des barrière et, des interdits entre les populations. A l'opposé, Fatima, musulmane croyante, tente d’aller au-delà en se fondant sur des textes islamiques, des fatwas favorables à sa situation. Salem absorbe ce savoir et se dévoue entièrement à Fatima qu’il aimera jusqu’à sa mort. Le rite de Fatima repose sur la bienveillance et la connaissance mais cette lumière se heurte à une hostilité primaire et à l'ignorance que l'on retrouve parfois de siècle en siècle. "Le rite de Fatima" aurait pu être le titre de ce beau roman.

 

Marie-Laure Tena -  octobre 2012 (avec un peu de retard)