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5 juillet 2014 6 05 /07 /juillet /2014 11:06

Le livre

La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle, 1- les analogies sensorielles,  326 pages, est parue en 2013 aux Editions First Edition Design Publishing (   USA) et la même année en France. La théorie sensorielle est un ouvrage scientifique qui met en corrélation certaines inventions humaines du IVème millénaire avant JC avec des mécanismes biologiques humains. L’ouvrage propose une lecture nouvelle sur la perception et l’interaction du cerveau humain avec son environnement.

Les auteurs

Philippe Roi, né en 1959, est cogniticien, à la croisée de plusieurs disciplines dont l’informatique, les sciences humaines, la neuroscience et l’intelligence artificielle. Son parcours s’est constitué autour de l’intelligence artificielle (ancien Directeur de publication du Courrier de l’Intelligence artificielle) et des programmes de recherche européens (ancien Directeur d’un cabinet spécialisé dans le partenariat européen industriel et scientifique).

Tristan Girard, né en 1969, diplômé de l’Ecole Supérieur de Design Industriel, est un spécialiste de l’illustration scientifique, dans les domaines de l’archéologie, la biologie et la modélisation en 3D.

Tous les deux sont aujourd’hui chercheurs indépendants en neurosciences.

Le contenu

La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle  est un ouvrage découpé en quatre grandes parties suivies par une section touffue « les commentaires des contributeurs et relecteurs » et par une bibliographie importante. Dans l’introduction, Philippe Roi et Tristan Girard salue le soutien de Thérèse Baillard et rendent hommage à deux contributeurs, deux amis aujourd’hui disparus, Cyriaque Malinvaud, leur documentaliste, et Jean-Daniel Forest, directeur de recherche au CNRS.

Dès l’introduction, les auteurs insistent sur l’apport des contributeurs et relecteurs, archéologues, scientifiques, historiens, etc., dans l’élaboration et surtout la rédaction de la théorie sensorielle pour démontrer que cette théorie est une construction scientifique, méthodique et non pas un résultat construit pour coller à des idées préconçues. Cette assurance méthodologique permet au lecteur d’aborder sereinement « La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle ».

Les auteurs posent le cadre de leur investigation et de la théorie sensorielle : la Mésopotamie du 13ème au 4ème millénaire avant notre ère. Cette région du globe, située à la croisée de trois continents, l’Europe, l’Asie et l’Afrique, connaît alors une situation d’abondance, le fameux Croissant fertile, avec une grande pluralité de végétaux, de graines et d’animaux. Les cultures humaines se diversifient, se complexifient au fil des siècles, avec la modification et la spécialisation de l’habitat et l’apparition de grandes inventions que sont l’agriculture, l’écriture, la comptabilité, le métier à tisser vertical ou encore la céramique, avec ses différentes utilisations et surtout ses spécificités culturelles.

Plus les populations se regroupent et s’agrandissent, plus il devient nécessaire d’organiser la vie en commun et la gestion des ressources. Des couches sociales apparaissent, les habitats se distinguent par leurs décorations, des greniers sont bâtis, les rituels funéraires reflètent les différents statuts de la société. Les grandes cités essaiment des colonies le long des fleuves pour favoriser les échanges et il devient nécessaire d’identifier et de comptabiliser les ressources.

Les auteurs de La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle ont recensé sept inventions de cette période dont la découverte ou la création ont modelé nos sociétés jusqu’à ce jour. D’après la théorie sensorielle, ces sept inventions ont la particularité d’avoir été élaborées à l’image, pourrait-on dire, de schémas biologiques humains, à une époque où la connaissance de l’anatomie interne de l’être humain était limitée. Cette similarité, ces analogies, entre ces inventions et des mécanismes biologiques humains ont amené Philippe Roi et Tristan Girard à l’analyser pour mieux comprendre « l’essence de l’esprit humain ».

L’analogie est l’outil privilégié pour mettre en exergue les similarités entre les inventions prises en exemple et leur corolaire biologique.  Selon Aristote, l’analogie se réfère à une ressemblance entre deux sphères, entre deux univers différents. C’est le raisonnement par analogie, qui relie plusieurs domaines différents mais dont certaines ou toutes les propriétés sont analogues les unes les autres. Ainsi, un domaine inconnu ou nouveau, domaine cible, peut être mieux appréhendé si certains de ses composants s’organisent comme ceux d’un domaine connu et maîtrisé, domaine source.  Cela dit, l’analogie dépend de la pertinence de la comparaison et du choix du domaine cible et du domaine source. Elle peut donc être sujette à caution.

La pertinence des analogies pouvant être aléatoire ou floue, les deux auteurs ont posé les conditions sine qua none pour que les analogies citées dans La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle soient les plus rigoureuses possibles, comme par exemple :

  • Les deux domaines faisant l’objet d’une analyse analogique doivent être structurés, complets et ne pas être constitués de morceaux épars ou incohérents.
  • La « clarté » et la précision sont requises afin que chaque élément d’un domaine puisse être relié par une analogie à un élément de l’autre domaine et à seulement lui.
  • La richesse de l’analogie doit être probante : il doit y avoir de nombreux liens entre le domaine source et le domaine cible.
  • Une théorie analogique doit pouvoir être conceptualisée. L’abstraction est un méta-outil rendant possible l’analyse globale de deux systèmes comparés afin d’interpréter d’autres indices ou liens et de catégoriser les éléments identifiés. A partir de là débute l’apprentissage des connaissances de la cible et de la source et qui deviendront, avec l’habitude, un nouveau domaine source à part entière.

Les sept inventions recensées dans La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle  sont : l’araire, outil permettant de tracer des sillons à l’instar du pied, le moule à briques normalisé dont le format rappelle celui de la main, l’écriture dont les balbutiements auraient pour analogie le système gustatif, la comptabilité à l’image du système olfactif, la harpe urukéenne, du nom d’une des civilisations mésopotamiennes, dont une analogie peut être faite avec le système auditif, le métier à tisser vertical associé au système vestibulaire (oreille), l’image des cônes qui pourrait être un écho du système visuel.

Les auteurs précisent que toutes ces inventions, ces innovations techniques ont émergé afin de simplifier les tâches laborieuses, de satisfaire les besoins grandissants dans des organisations humaines de plus en plus importantes et de plus en plus hiérarchisées. Voici quelques éléments sur certaines de ces inventions et de leurs analogies avec le  fonctionnement de l’anatomie humaine :

  • L’araire : les premières techniques de travail de la terre apparaissent autour de 9 500 à 8 200 avant notre ère.  Il faut attendre 4 à 5 millénaires pour voir l’araire être créée. L’observation de l’outil, de son fonctionnement et de celui du pied permet de constater que l’araire reproduit le biomécanisme de ce dernier.
  • Le moule à brique normalisé : cet outil de façonnage rationnalisé des briques se développe au moment de l’essor des grandes cités, vers le 4ème millénaire. Auparavant, les bâtisses étaient fabriquées à partir de différents éléments comme des roches décomposées, du limon, du sable, du gravier, etc.  Grâce à l’invention du moule à brique normalisé, le rendement journalier monte jusqu’à 1 000 briques. Les schémas anatomiques d’une main (p 50) montrent comment ses articulations, ses muscles et sa peau peuvent avoir inspiré la création du moule à brique.
  • L’écriture : l’écriture est tout d’abord « un instrument d’organisation… entourant l’apparition de l’Etat ».  L’argile, abondante en Mésopotamie, est un support parfait pour graver des signes. C’est l’apparition de l’écriture cunéiforme, formée de signes évolutifs. Rapidement, les signes de réalistes deviennent plus abstraits et illustrent des idées, des notions plus complexes. Or, des corrélations significatives ont été notées par les auteurs entre l’écriture et le système gustatif : il faut ici faire une focale sur les papilles, les bourgeons du goût, les cellules gustatives dont les extrémités analysent les saveurs via des signaux électriques. Ces signaux sont équivalents aux codes graphiques des étiquettes que l’on apposerait sur des jarres afin de les identifier. Les auteurs détaillent l’anatomie et le fonctionnement de la langue et de la zone corticale du goût pour étayer cette hypothèse. Ainsi, le système gustatif humain dispose d’un « lexique » d’identification et de mémorisation des saveurs, comme l’écriture est un dispositif de traçage et de communication.
  • La comptabilité : des jetons en argile et le scellement sont déjà utilisés pour authentifier l’intégrité du contenu d’une pièce ou d’un récipient. Mais, les cités-états se développent, l’administration s’étoffe et se subdivise. Des strates de fonctionnaires royaux se constituent.  Un nouvel outil devient nécessaire permettant de quantifier, mesurer, contrôler les flux des produits, les enregistrer et en faire le rapport auprès des autorités. Or, comme l’expliquent les auteurs de La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle , la fonction du nez et de l’odorat est de « repérer les richesses sensorielles de l’environnement, en faire l’inventaire, alerter la hiérarchie des organes nerveux.. ». La comptabilité et le système olfactif ont donc des similarités, des analogies.

Il reste cependant étonnant que des inventions multiséculaires puissent faire l’objet d’analogies avec des mécanismes biologiques humains. Les deux auteurs s’interrogent sur ces « empreintes biologiques » retrouvées dans ces inventions alors que nul à l’époque n’avait une connaissance des mécanismes internes de l’être humain. Ils envisagent qu’ « une pensée est préordonnée par l’organisation des structures corticales qui la produisent » et qui expliquerait l’empreinte biologique dont sont marquées les inventions citées dans cet ouvrage. Ils abordent alors ces analogies du point de vue des neurosciences et penchent pour une interdépendance du cerveau avec son environnement « dont la contrainte majeure est la gravité ».

En premier lieu, Philippe Roi et Tristan Girard rappellent deux caractéristiques du cerveau : sa plasticité et une connectivité fondée sur les neurones reliés entre eux et leurs connexions. Les auteurs introduisent ensuite dans leur argumentaire la notion de « non-conscient cognitif ». Ils considèrent que les réseaux neuraux portent en eux le processus de formation des sens ainsi que l’ « empreinte » du « non-conscient cognitif… qui participe aux phases initiales de l’organisation de la pensée ».

Bien que datant de plusieurs décennies, la notion de non-conscient  a été démontrée plus récemment, grâce aux neurosciences cognitives. L’étude du non-conscient a été menée séparément de la psychanalyse et a pu démontrer que celui-ci était composé de nombreux processus « en particulier moteurs » esquivant le contrôle de la conscience, étude validée par de nombreux exemples et expériences scientifiques dont les protocoles ont été les plus rigoureux possibles (p144-147). Il en ressort que nombre des actions humaines sont non-conscientes et que, plus précisément, 90 % des opérations mentales sont non-conscientes. Toutefois, les protocoles mis en œuvre peuvent faire appel aux processus conscients des sujets. Pour obtenir des résultats plus fiables, il est nécessaire de pouvoir les faire traduire par des processus non-conscients. Ainsi, des tests supplémentaires ont été créés pour répondre à cette contrainte. D’autres hypothèses sont citées à propos du fonctionnement du cerveau. Ainsi, celui-ci pourrait être « doté dès sa conception de capacités de classification et de prédictions génétiquement déterminées ». Cependant, toutes ces hypothèses buttent sur le même obstacle : comment mettre en œuvre des protocoles de validation sans utiliser des stimuli contrôlés ?

L’ouvrage évoque succinctement l’intuition, comme pouvant faire partie du non-conscient. Est-elle illumination, savoir inexprimé ou « conséquence d’un travail d’incubation » de l’esprit ? La découverte intuitive pourrait répondre à un processus de « darwinisme mental » éliminant ce qui est inutile et gardant ce qui est utile.

Le non-conscient est l’élément-clé de la Théorie sensorielle. Comment peut-on le situer dans le fonctionnement du cerveau ? En étudiant la quantité d’énergie consommée par le cerveau, on a pu constater que non seulement le cerveau est l’organe du corps humain qui consomme le plus d’énergie mais qu’en outre, grâce à des IRM et à la tomographie par émission de positrons, il consomme très peu lors des réponses aux stimuli, soit 5 à 10 % au maximum. Où passe donc l’énergie consommée restante, si ce n’est dans le non-conscient cognitif, surnommé aussi « énergie noire » en référence à l’astrophysique ? Selon certains chercheurs, cette « énergie noire » serait l’ensemble des « pensées libres… indépendantes de tout stimuli ». Néanmoins, il semble que cette énergie noire ne soit pas la principale responsable de la consommation d’énergie du cerveau.

Enfin, selon les auteurs et certains neurobiologistes, le non-conscient disposerait d’un code neuronal facilitant la transmission des informations des organes sensoriels au cerveau. Ce code donnerait au cerveau des données sur l’environnement, données sensorielles lui permettant de synthétiser une représentation du monde extérieur et d’interagir avec lui. Ce code sensoriel serait composé de « sept symboles : le pied, la main, la bouche, le nez, l’oreille, le vestibule (oreille) et l’œil ». Ces symboles pourraient être agencés différemment selon le message à transmettre.

Le prochain tome de La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle portera sur ce code non-conscient dont l’alphabet de base serait composé de ces sept symboles.

Mon avis

L’archéologie et le cerveau sont deux domaines qui m’intéressent. L’interaction entre les deux ne pouvait que m’intriguer et attiser ma curiosité. 

La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle est un ouvrage dense qui requiert une dose de concentration, de relecture et une certaine capacité à s’émerveiller.

Les premiers chapitres sont abordables (Mésopotamie, premières inventions). Puis, la mise en perspective des inventions telles que l’écriture, la comptabilité ou la harpe urukéenne avec des systèmes biologiques humains exige une lecture minutieuse, même si la mise en parallèle du détail du fonctionnement des différents systèmes organiques et de la représentation photographique ou illustrée des vestiges archéologiques mésopotamiens, à chaque chapitre, donne au lecteur la possibilité de voir par lui-même et d’effectuer d’éventuels rapprochements, selon son degré de connaissance des mécanismes biologiques internes. Malheureusement, mes connaissances en anatomie sont très relatives… mais le caractère passionnant et innovant de la théorie sensorielle m’a donné l’envie d’aller jusqu’au bout du livre. Et j’ai bien fait.

Le chapitre sur les analogies sensorielles est intellectuellement jubilatoire. Je ne suis pas sûre d’avoir intégré toutes les informations et leurs nuances mais l’univers qui y est présenté est fascinant. La notion de « non-conscient cognitif » ouvre des perspectives de compréhension de certains phénomènes neurologiques. Imaginez une nouvelle planète à peine éclairée dans l’immensité spatiale. C’est ce que j’ai ressenti.

Les commentaires et courriers émis par les contributeurs et relecteurs ne sont pas à négliger. Ils témoignent non seulement de la qualité des intervenants mais donnent à voir ou à entrevoir l’avis qu’ils ont sur La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle.

La théorie sensorielle, une archéologie de la perception sensorielle est un ouvrage étonnant et riche en informations. Certes, ce n’est pas un livre à lire sur la plage mais il ouvre une fenêtre sur un nouvel horizon.

Je ne voudrais pas paraître impatiente, d'autant que je vais lire quelques romans pendant l'été, mais à quand le second tome ?

Marie-Laure Tena – 5 juillet  2014

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